| val_richer ( @ 2006-08-05 23:36:00 |
Michelin au Vésuve
Article du Monde
Il manque au Monde à faire la distinction entre le volcanologue, scientifique qui étudies les volcans, et le vulcanologue, ingénieur qui étudie la vulcanisation du caoutchouc...
Le monde s'est arrêté au Vésuve
LE MONDE | 05.08.06 | 13h59 • Mis à jour le 05.08.06 | 13h59
Le premier témoignage connu sur la fin du monde date du 25 août 79 de notre ère. La veille, à la fin de la matinée, un nuage imposant, "tantôt blanc, tantôt sale et tacheté", avait commencé à s'élever dans la direction du levant, et le jeune homme était monté avec son oncle sur une colline au-dessus de la villa qu'il possédait à Misène, au nord de la baie de Naples : les deux Pline, le Jeune et l'Ancien. Le neveu de 17 ans et son oncle, 56 ans, gros gabarit, grand érudit, auteur de la première encyclopédie de l'histoire.
L'inquiétude, qu'il ne faut pas juger à l'aune de ce qu'on sait du cataclysme, n'aurait pas pu étouffer la curiosité des deux hommes, et le spectacle était fascinant. Au-dessus du Vésuve, dont tout le monde avait oublié qu'il fût un volcan, la colonne de cendres et de gaz, comme le tronc d'un arbre immense, s'élevait de plus en plus haut dans le ciel, jusqu'à 26 km d'altitude, et commençait à s'épancher selon la forme d'un pin parasol. Les explosions magmatiques en rafale produisaient un grondement ininterrompu qui remplissait tout l'espace et faisait frémir le sol.
L'oncle, saisissant instantanément l'importance de l'événement, avait fait armer un bateau pour aller observer le phénomène de plus près - réflexe de vulcanologue -, le neveu était resté, s'absorbant dans la lecture de Tite-Live. Son oncle disparu, l'historien Tacite lui demandera de décrire ces jours funestes. Les deux lettres de l'adolescent forment peut-être le témoignage le plus précis jamais écrit sur une éruption volcanique majeure (les principaux extraits de la première lettre, relatant la mort de son oncle, sont reproduits ci-dessous).
Ce 25 août à l'aube, une lumière sale éclaire le jeune homme et sa mère assis dans leur villa de Misène face à la mer. La terre a tremblé toute la nuit avec une force telle que personne n'a fermé l'oeil. Les maisons vacillent, et la foule paniquée s'enfuit vers la campagne. Le monde a basculé. La mer se retire loin du rivage, laissant des poissons morts échoués sur le sable. Du côté du volcan, la nuit et le feu : une nuée noire, effrayante, zébrée de longues traînées de flammes, puis une épaisse fumée qui dévale comme un torrent.
A cet instant, le tronc du gigantesque pin parasol, plusieurs milliards de tonnes, est en train de s'effondrer sur lui-même. De mortelles coulées pyroclastiques, tourbillons de gaz chargés de cendres, chauffés à plusieurs centaines de degrés, descendent le long des lignes de faiblesse du relief : des nuées ardentes, imprévisibles, qui portent la mort et la destruction à une vitesse foudroyante. Herculanum et Pompéi sont frappées de plein fouet.
A l'instant où Pline l'Ancien meurt dans les bras de deux esclaves, son neveu, à 30 km de là, observe l'éruption avec sang-froid. Sous une pluie de cendres, sa mère le supplie de l'abandonner pour se sauver, mais il reste à ses côtés et l'écarte de la route où la foule panique. L'obscurité devient complète, comme "dans une chambre où toutes les lumières seraient éteintes".
De l'univers, il reste le grondement du Vésuve et une cacophonie de cris et de chuchotements. Les enfants pleurent, des femmes les appellent en les cherchant à tâtons, les hommes crient. "Celui-ci s'alarmait pour lui-même, celui-là pour les siens. On en vit à qui la crainte de la mort faisait invoquer la mort même. Ici on levait les mains au ciel ; là on se persuadait qu'il n'y avait plus de dieux, et que cette nuit était la dernière, l'éternelle nuit qui devait ensevelir le monde."
Le jeune homme écoute les rumeurs courir dans la foule, "des craintes imaginaires et chimériques qui étaient accueillies comme des vérités". Une lueur menaçante troue l'obscurité puis s'éteint, la pluie de cendres redouble, des ombres recroquevillées s'ébrouent par intermittence pour ne pas être ensevelies.
Et que pense Pline le Jeune pour lui-même ? "Je pourrais me vanter qu'au milieu de si affreux dangers, il ne m'échappa ni une plainte ni une parole qui annonçât de la faiblesse ; mais j'étais soutenu par cette pensée déplorable et consolante à la fois que tout l'univers périssait avec moi."
Enfin, le soleil réapparaît, blafard comme dans une éclipse, éclairant un paysage inconnu de neige grise. Le paroxysme de l'éruption est passé. Que fait Pline le Jeune ? Il s'agenouille, rend grâce, sacrifie aux dieux ? Rien de tout ça : il observe encore, tandis que la terre n'en finit pas de trembler, et s'emporte contre ceux qui entretiennent la peur : "La plupart, égarés par de terribles prédictions, aggravaient leurs infortunes et celles d'autrui."
Le souvenir de ces journées lui fait "horreur", et il ne les revit que pour obéir à Tacite, mais le seul écart qu'il accorde à son statut d'observateur, c'est pour trouver "consolante" l'idée qu'il est en train de vivre la fin du monde ! L'Apocalypse n'est pas encore passée par là. L'apôtre Jean (si l'on en croit la majorité des exégètes) n'écrira ces très symboliques "révélations sur la fin du monde" que seize ans plus tard, en 95, à Patmos.
Y a-t-il un rapport ? Rien ne permet de l'affirmer, même si certaines coïncidences sont troublantes : "Il se fit un grand tremblement de terre, et le soleil devint noir comme un sac de crin, et la lune devint comme du sang. Et les étoiles du ciel tombèrent sur la terre, comme un figuier, agité par un grand vent, jette ses figues vertes. Et le ciel se retira comme un livre qu'on roule ; et toutes les montagnes et les îles furent ôtées de leurs places."
Ce que l'on sait, c'est que le Vésuve, ces trois jours d'août 79, fut bel et bien ôté de sa place. Cette éruption fut l'une des plus violentes de l'histoire. Un volcan deux fois plus haut que celui qui domine aujourd'hui la baie de Naples fut littéralement pulvérisé. Il culminait sans doute à 2 000 mètres d'altitude et devait être couvert de forêts, car il ne semble pas avoir connu d'activité pendant le millénaire précédant le cataclysme décrit par Pline - l'Académie américaine des sciences vient de publier une étude sur une éruption de grande ampleur vingt siècles plus tôt, et en déduit que tout ça n'est pas fini !
De cet immense volcan disparu, il ne reste que le rebord, appelé aujourd'hui mont Somma. L'actuel Vésuve n'est que le jeune cône formé en 79, et encore remodelé de nombreuses fois depuis. Lors de sa dernière éruption, le 18 mars 1944, sous le nez des soldats américains, il s'est rehaussé de 90 mètres pour atteindre 1 276 mètres.
Jusqu'au milieu du XVIIIe siècle, le récit de Pline reste la seule source de connaissance sur l'éruption du Vésuve, mais quelque chose change en 1764. Cette année-là, un nouvel ambassadeur anglais, sir William Hamilton, est accrédité à la cour du roi de Naples. A 34 ans, cet ancien officier au nez aquilin et aux sourcils vigoureux, fils d'un lord écossais qui fut gouverneur de la Jamaïque, s'installe dans une somptueuse villa qui domine la baie de Naples. Aux plaisirs du collezionismo d'antiquités grecques et étrusques, le hasard va adjoindre une autre passion. Le volcan, qui semble s'être rendormi depuis l'éruption importante de 1631 (4 000 morts), fait de l'oeil au nouvel arrivant. Des panaches de cendres bourgeonnent au-dessus du sommet.
L'année suivante, lors de sa première visite à l'intérieur du cratère, Hamilton reçoit une pluie de lapilli, puis, le 28 mars 1766, son baptême du feu. De la lave s'échappe du cratère, Hamilton se précipite pour observer du plus près qu'il peut. Il envoie à la Royal Geographical Society la première d'une longue série de lettres qui formeront son livre, les Campi Phlegraei, décrivant le fleuve de métal rougi, "semblable à ce qu'on peut voir dans les verreries", tandis que les scories incandescentes roulent les unes sur les autres, "formant une très belle et extraordinaire cascade". L'histoire vient de voir naître le premier vulcanologue.
Géologue "amateur", doté d'une grande énergie, excité plutôt que rebuté par le danger, Hamilton s'enhardit à chaque visite dans le cratère (il en fera plus de 70, pendant ses trente-six ans de séjour à Naples). En 1767, il s'approche assez près d'une coulée pour tenter d'y enfoncer son bâton et y jeter de grosses pierres, qui restent en surface : la lave est dure (plus tard, piégé entre deux coulées, il traversera "à gué").
Lorsque l'éruption atteint son paroxysme, il est aux premières loges, et sa lettre fait rêver les lords. Une bouche s'ouvre avec fracas dans la montagne, "une fontaine de lave liquide fut éjectée à plusieurs mètres de hauteur et se mit ensuite à rouler droit sur nous comme un torrent". La terre tremble, une grêle dense de ponces s'abat sur l'ambassadeur, le fracas des explosions est "beaucoup plus assourdissant que le plus fort des orages que j'aie jamais entendus et l'odeur de soufre était vraiment repoussante".
La curiosité de sir Hamilton est insatiable. A chaque alerte, il file vers le cratère et observe, interprète, bâtit des hypothèses brillantes puis s'enfuit à toutes jambes sous des pluies de lapilli ou de ponces fumantes. Il voit le cône croître et en déduit que le Vésuve tout entier a été formé de la sorte ; il étudie le mont Somma et comprend le premier qu'il s'agit du vestige du volcan beaucoup plus important qui explosa en 79. A grandes enjambées, servi par la chance, puisque le Vésuve traverse une phase d'activité importante, sir William Hamilton ne pose rien de moins que les bases de la vulcanologie.
En 1794, le Vésuve lui offre son bouquet final, et l'ambassadeur n'en perd pas une miette. Il lance son bateau vers une coulée encore fumante, au point de faire fondre le calfatage dans l'eau bouillonnante. Une dernière fois, il pénètre dans le cratère, se protégeant le nez des fumées nocives et, lui qui le connaît si bien, découvre un paysage méconnaissable : "Le travail de 10 000 hommes sur plusieurs années ne pourrait pas altérer l'aspect du Vésuve comme la nature l'a fait en cinq heures."
Le Vésuve a dû perfuser à sir William Hamilton quelque énergie explosive. Il a réuni en cinq ans la plus fabuleuse collection de vases grecs et étrusques de tous les temps, se rendant parfois lui-même sur les sites de fouilles au moment de l'ouverture des tombes : plus de 750 pièces, dont la moitié suffiront à fournir le socle d'un département entier du British Museum.
L'ensemble fut présenté dans les quatre tomes magnifiquement illustrés d'un ouvrage qui, aujourd'hui encore, fait référence : Antiquités étrusques, grecques et romaines tirées du cabinet de M. Hamilton (réédité en 2004 chez Taschen). Mais une partie de cette collection, dont quelques chefs-d'oeuvre du classicisme hellénistique, fut perdue lors d'un naufrage...
La femme de monsieur l'ambassadeur mourut après avoir beaucoup tremblé de le savoir les pieds dans la lave, mais sans lui avoir donné d'enfant. Emma Hart le consola, légèrement vêtue d'une toge, devant une pièce de choix dont elle copiait la pose. Elle fut sa maîtresse lorsque le volcan était paisible. Emma avait 21 ans, William, 56, ils se marièrent après neuf ans de liaison, en 1791.
Les "attitudes" de la sensuelle Emma devant les vases de son mari attiraient le gratin européen. Goethe fut subjugué, l'amiral Horatio Nelson subjugua et fit une petite Horatia à la belle. Pour ne pas perdre sa femme, Hamilton la partagea, leur ménage à trois fit scandale. De ce Trafalgar intime, Susan Sontag a tiré The Volcano Lover.
Il manquait encore une pierre au mythe du Vésuve. Les deux villes détruites en 79, Herculanum et Pompéi, avaient disparu sous leur épais linceul de cendres. Pendant dix-sept siècles, elles n'existaient plus que dans le souvenir de ces journées de cataclysme. A partir du XVIIIe siècle, des fouilles furent entreprises, d'abord de façon sauvage, puis, à mesure qu'on découvrait le trésor archéologique de ces villas pétrifiées dans leur quotidien, de manière plus contrôlée.
Au milieu du XIXe siècle, Giuseppe Fiorelli découvrit que la cendre, en se solidifiant, conservait l'empreinte des corps disparus. Coulant du plâtre dans ces moules de statues vivantes, il trouva le moyen de révéler cette vie pétrifiée par les nuées ardentes.
Des frères se tenaient la main, les chiens tiraient sur leur laisse, une femme se couvrait la bouche d'un mouchoir, des familles entières se recroquevillaient, piégées dans des villas luxueuses. Ainsi revivaient, cette fois immobiles, ces scènes d'angoisse que Pline avait décrites avec tant de sang-froid, ces visions de fin du monde. "On ne nous dit rien sur Sisyphe aux enfers, écrit Camus. Les mythes sont faits pour que l'imagination les anime."
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Lire : Les Cris du volcan, de Stanley Williams et Fen Montaigne (Editions Guérin, Chamonix)
Charlie Buffet
Article paru dans l'édition du 06.08.06
Article du Monde
Il manque au Monde à faire la distinction entre le volcanologue, scientifique qui étudies les volcans, et le vulcanologue, ingénieur qui étudie la vulcanisation du caoutchouc...
Le monde s'est arrêté au Vésuve
LE MONDE | 05.08.06 | 13h59 • Mis à jour le 05.08.06 | 13h59
Le premier témoignage connu sur la fin du monde date du 25 août 79 de notre ère. La veille, à la fin de la matinée, un nuage imposant, "tantôt blanc, tantôt sale et tacheté", avait commencé à s'élever dans la direction du levant, et le jeune homme était monté avec son oncle sur une colline au-dessus de la villa qu'il possédait à Misène, au nord de la baie de Naples : les deux Pline, le Jeune et l'Ancien. Le neveu de 17 ans et son oncle, 56 ans, gros gabarit, grand érudit, auteur de la première encyclopédie de l'histoire.
L'inquiétude, qu'il ne faut pas juger à l'aune de ce qu'on sait du cataclysme, n'aurait pas pu étouffer la curiosité des deux hommes, et le spectacle était fascinant. Au-dessus du Vésuve, dont tout le monde avait oublié qu'il fût un volcan, la colonne de cendres et de gaz, comme le tronc d'un arbre immense, s'élevait de plus en plus haut dans le ciel, jusqu'à 26 km d'altitude, et commençait à s'épancher selon la forme d'un pin parasol. Les explosions magmatiques en rafale produisaient un grondement ininterrompu qui remplissait tout l'espace et faisait frémir le sol.
L'oncle, saisissant instantanément l'importance de l'événement, avait fait armer un bateau pour aller observer le phénomène de plus près - réflexe de vulcanologue -, le neveu était resté, s'absorbant dans la lecture de Tite-Live. Son oncle disparu, l'historien Tacite lui demandera de décrire ces jours funestes. Les deux lettres de l'adolescent forment peut-être le témoignage le plus précis jamais écrit sur une éruption volcanique majeure (les principaux extraits de la première lettre, relatant la mort de son oncle, sont reproduits ci-dessous).
Ce 25 août à l'aube, une lumière sale éclaire le jeune homme et sa mère assis dans leur villa de Misène face à la mer. La terre a tremblé toute la nuit avec une force telle que personne n'a fermé l'oeil. Les maisons vacillent, et la foule paniquée s'enfuit vers la campagne. Le monde a basculé. La mer se retire loin du rivage, laissant des poissons morts échoués sur le sable. Du côté du volcan, la nuit et le feu : une nuée noire, effrayante, zébrée de longues traînées de flammes, puis une épaisse fumée qui dévale comme un torrent.
A cet instant, le tronc du gigantesque pin parasol, plusieurs milliards de tonnes, est en train de s'effondrer sur lui-même. De mortelles coulées pyroclastiques, tourbillons de gaz chargés de cendres, chauffés à plusieurs centaines de degrés, descendent le long des lignes de faiblesse du relief : des nuées ardentes, imprévisibles, qui portent la mort et la destruction à une vitesse foudroyante. Herculanum et Pompéi sont frappées de plein fouet.
A l'instant où Pline l'Ancien meurt dans les bras de deux esclaves, son neveu, à 30 km de là, observe l'éruption avec sang-froid. Sous une pluie de cendres, sa mère le supplie de l'abandonner pour se sauver, mais il reste à ses côtés et l'écarte de la route où la foule panique. L'obscurité devient complète, comme "dans une chambre où toutes les lumières seraient éteintes".
De l'univers, il reste le grondement du Vésuve et une cacophonie de cris et de chuchotements. Les enfants pleurent, des femmes les appellent en les cherchant à tâtons, les hommes crient. "Celui-ci s'alarmait pour lui-même, celui-là pour les siens. On en vit à qui la crainte de la mort faisait invoquer la mort même. Ici on levait les mains au ciel ; là on se persuadait qu'il n'y avait plus de dieux, et que cette nuit était la dernière, l'éternelle nuit qui devait ensevelir le monde."
Le jeune homme écoute les rumeurs courir dans la foule, "des craintes imaginaires et chimériques qui étaient accueillies comme des vérités". Une lueur menaçante troue l'obscurité puis s'éteint, la pluie de cendres redouble, des ombres recroquevillées s'ébrouent par intermittence pour ne pas être ensevelies.
Et que pense Pline le Jeune pour lui-même ? "Je pourrais me vanter qu'au milieu de si affreux dangers, il ne m'échappa ni une plainte ni une parole qui annonçât de la faiblesse ; mais j'étais soutenu par cette pensée déplorable et consolante à la fois que tout l'univers périssait avec moi."
Enfin, le soleil réapparaît, blafard comme dans une éclipse, éclairant un paysage inconnu de neige grise. Le paroxysme de l'éruption est passé. Que fait Pline le Jeune ? Il s'agenouille, rend grâce, sacrifie aux dieux ? Rien de tout ça : il observe encore, tandis que la terre n'en finit pas de trembler, et s'emporte contre ceux qui entretiennent la peur : "La plupart, égarés par de terribles prédictions, aggravaient leurs infortunes et celles d'autrui."
Le souvenir de ces journées lui fait "horreur", et il ne les revit que pour obéir à Tacite, mais le seul écart qu'il accorde à son statut d'observateur, c'est pour trouver "consolante" l'idée qu'il est en train de vivre la fin du monde ! L'Apocalypse n'est pas encore passée par là. L'apôtre Jean (si l'on en croit la majorité des exégètes) n'écrira ces très symboliques "révélations sur la fin du monde" que seize ans plus tard, en 95, à Patmos.
Y a-t-il un rapport ? Rien ne permet de l'affirmer, même si certaines coïncidences sont troublantes : "Il se fit un grand tremblement de terre, et le soleil devint noir comme un sac de crin, et la lune devint comme du sang. Et les étoiles du ciel tombèrent sur la terre, comme un figuier, agité par un grand vent, jette ses figues vertes. Et le ciel se retira comme un livre qu'on roule ; et toutes les montagnes et les îles furent ôtées de leurs places."
Ce que l'on sait, c'est que le Vésuve, ces trois jours d'août 79, fut bel et bien ôté de sa place. Cette éruption fut l'une des plus violentes de l'histoire. Un volcan deux fois plus haut que celui qui domine aujourd'hui la baie de Naples fut littéralement pulvérisé. Il culminait sans doute à 2 000 mètres d'altitude et devait être couvert de forêts, car il ne semble pas avoir connu d'activité pendant le millénaire précédant le cataclysme décrit par Pline - l'Académie américaine des sciences vient de publier une étude sur une éruption de grande ampleur vingt siècles plus tôt, et en déduit que tout ça n'est pas fini !
De cet immense volcan disparu, il ne reste que le rebord, appelé aujourd'hui mont Somma. L'actuel Vésuve n'est que le jeune cône formé en 79, et encore remodelé de nombreuses fois depuis. Lors de sa dernière éruption, le 18 mars 1944, sous le nez des soldats américains, il s'est rehaussé de 90 mètres pour atteindre 1 276 mètres.
Jusqu'au milieu du XVIIIe siècle, le récit de Pline reste la seule source de connaissance sur l'éruption du Vésuve, mais quelque chose change en 1764. Cette année-là, un nouvel ambassadeur anglais, sir William Hamilton, est accrédité à la cour du roi de Naples. A 34 ans, cet ancien officier au nez aquilin et aux sourcils vigoureux, fils d'un lord écossais qui fut gouverneur de la Jamaïque, s'installe dans une somptueuse villa qui domine la baie de Naples. Aux plaisirs du collezionismo d'antiquités grecques et étrusques, le hasard va adjoindre une autre passion. Le volcan, qui semble s'être rendormi depuis l'éruption importante de 1631 (4 000 morts), fait de l'oeil au nouvel arrivant. Des panaches de cendres bourgeonnent au-dessus du sommet.
L'année suivante, lors de sa première visite à l'intérieur du cratère, Hamilton reçoit une pluie de lapilli, puis, le 28 mars 1766, son baptême du feu. De la lave s'échappe du cratère, Hamilton se précipite pour observer du plus près qu'il peut. Il envoie à la Royal Geographical Society la première d'une longue série de lettres qui formeront son livre, les Campi Phlegraei, décrivant le fleuve de métal rougi, "semblable à ce qu'on peut voir dans les verreries", tandis que les scories incandescentes roulent les unes sur les autres, "formant une très belle et extraordinaire cascade". L'histoire vient de voir naître le premier vulcanologue.
Géologue "amateur", doté d'une grande énergie, excité plutôt que rebuté par le danger, Hamilton s'enhardit à chaque visite dans le cratère (il en fera plus de 70, pendant ses trente-six ans de séjour à Naples). En 1767, il s'approche assez près d'une coulée pour tenter d'y enfoncer son bâton et y jeter de grosses pierres, qui restent en surface : la lave est dure (plus tard, piégé entre deux coulées, il traversera "à gué").
Lorsque l'éruption atteint son paroxysme, il est aux premières loges, et sa lettre fait rêver les lords. Une bouche s'ouvre avec fracas dans la montagne, "une fontaine de lave liquide fut éjectée à plusieurs mètres de hauteur et se mit ensuite à rouler droit sur nous comme un torrent". La terre tremble, une grêle dense de ponces s'abat sur l'ambassadeur, le fracas des explosions est "beaucoup plus assourdissant que le plus fort des orages que j'aie jamais entendus et l'odeur de soufre était vraiment repoussante".
La curiosité de sir Hamilton est insatiable. A chaque alerte, il file vers le cratère et observe, interprète, bâtit des hypothèses brillantes puis s'enfuit à toutes jambes sous des pluies de lapilli ou de ponces fumantes. Il voit le cône croître et en déduit que le Vésuve tout entier a été formé de la sorte ; il étudie le mont Somma et comprend le premier qu'il s'agit du vestige du volcan beaucoup plus important qui explosa en 79. A grandes enjambées, servi par la chance, puisque le Vésuve traverse une phase d'activité importante, sir William Hamilton ne pose rien de moins que les bases de la vulcanologie.
En 1794, le Vésuve lui offre son bouquet final, et l'ambassadeur n'en perd pas une miette. Il lance son bateau vers une coulée encore fumante, au point de faire fondre le calfatage dans l'eau bouillonnante. Une dernière fois, il pénètre dans le cratère, se protégeant le nez des fumées nocives et, lui qui le connaît si bien, découvre un paysage méconnaissable : "Le travail de 10 000 hommes sur plusieurs années ne pourrait pas altérer l'aspect du Vésuve comme la nature l'a fait en cinq heures."
Le Vésuve a dû perfuser à sir William Hamilton quelque énergie explosive. Il a réuni en cinq ans la plus fabuleuse collection de vases grecs et étrusques de tous les temps, se rendant parfois lui-même sur les sites de fouilles au moment de l'ouverture des tombes : plus de 750 pièces, dont la moitié suffiront à fournir le socle d'un département entier du British Museum.
L'ensemble fut présenté dans les quatre tomes magnifiquement illustrés d'un ouvrage qui, aujourd'hui encore, fait référence : Antiquités étrusques, grecques et romaines tirées du cabinet de M. Hamilton (réédité en 2004 chez Taschen). Mais une partie de cette collection, dont quelques chefs-d'oeuvre du classicisme hellénistique, fut perdue lors d'un naufrage...
La femme de monsieur l'ambassadeur mourut après avoir beaucoup tremblé de le savoir les pieds dans la lave, mais sans lui avoir donné d'enfant. Emma Hart le consola, légèrement vêtue d'une toge, devant une pièce de choix dont elle copiait la pose. Elle fut sa maîtresse lorsque le volcan était paisible. Emma avait 21 ans, William, 56, ils se marièrent après neuf ans de liaison, en 1791.
Les "attitudes" de la sensuelle Emma devant les vases de son mari attiraient le gratin européen. Goethe fut subjugué, l'amiral Horatio Nelson subjugua et fit une petite Horatia à la belle. Pour ne pas perdre sa femme, Hamilton la partagea, leur ménage à trois fit scandale. De ce Trafalgar intime, Susan Sontag a tiré The Volcano Lover.
Il manquait encore une pierre au mythe du Vésuve. Les deux villes détruites en 79, Herculanum et Pompéi, avaient disparu sous leur épais linceul de cendres. Pendant dix-sept siècles, elles n'existaient plus que dans le souvenir de ces journées de cataclysme. A partir du XVIIIe siècle, des fouilles furent entreprises, d'abord de façon sauvage, puis, à mesure qu'on découvrait le trésor archéologique de ces villas pétrifiées dans leur quotidien, de manière plus contrôlée.
Au milieu du XIXe siècle, Giuseppe Fiorelli découvrit que la cendre, en se solidifiant, conservait l'empreinte des corps disparus. Coulant du plâtre dans ces moules de statues vivantes, il trouva le moyen de révéler cette vie pétrifiée par les nuées ardentes.
Des frères se tenaient la main, les chiens tiraient sur leur laisse, une femme se couvrait la bouche d'un mouchoir, des familles entières se recroquevillaient, piégées dans des villas luxueuses. Ainsi revivaient, cette fois immobiles, ces scènes d'angoisse que Pline avait décrites avec tant de sang-froid, ces visions de fin du monde. "On ne nous dit rien sur Sisyphe aux enfers, écrit Camus. Les mythes sont faits pour que l'imagination les anime."
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Lire : Les Cris du volcan, de Stanley Williams et Fen Montaigne (Editions Guérin, Chamonix)
Charlie Buffet
Article paru dans l'édition du 06.08.06