| val_richer ( @ 2006-01-16 12:26:00 |
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Le Monde
Comment peut-on être communautariste ?, par Justine Lacroix
LE MONDE | 16.01.06 | 13h39 • Mis à jour le 16.01.06 | 13h39
Refuser le communautarisme est désormais, en France, la chose du monde la mieux partagée. Pour autant, cette communion anticommunautariste ne va pas sans certains quiproquos au sujet d'un vocable aussi fréquemment invoqué que peu souvent défini. La difficulté tient, ici, au décalage entre l'usage courant du terme et son acceptation philosophique.
Pour tenter d'y voir plus clair, peut-être faudrait-il commencer par distinguer entre un communautarisme "bas" : celui, réel ou fantasmé, de ceux qui tentent de promouvoir la reconnaissance de groupes culturels distincts au sein de nos Etats-nations, et un communautarisme "haut" : celui des intellectuels qui réfléchissent sur ce qu'ils considèrent comme des déficiences conceptuelles de la pensée libérale. De la confusion entre ces deux notions naît la plupart des malentendus.
C'est ainsi que le communautarisme est, de façon quasi systématique, assimilé à une promotion du multiculturalisme. Or, si cette ligne d'interprétation vaut peut-être pour le communautarisme "bas", elle s'apparente, s'agissant du communautarisme "philosophique", à une simple méconnaissance des réflexions développées par ce courant de pensée. Aucun des quatre penseurs contemporains, britanniques ou nord-américains — Alasdair MacIntyre, Michael Sandel, Charles Taylor et Michael Walzer —, qui sont fréquemment identifiés comme les principaux représentants de la critique dite "communautarienne" du libéralisme politique ne peut être associé à un quelconque mouvement visant à assurer la reconnaissance de collectivités culturelles distinctes au sein de nos espaces publics nationaux.
En réalité, le coeur du communautarisme philosophique est ailleurs. Il réside en une commune défiance vis-à-vis de la théorie libérale contemporaine, laquelle ne tiendrait pas suffisamment compte de nos "valeurs partagées" pour la formation de nos identités et de nos jugements politiques.
Le communautarisme se signale avant tout par la conviction que pour fonder une société consistante, il faut davantage que l'accord de ses membres sur les normes formelles du "juste". Une intégration politique digne de ce nom requiert aussi une moralité "chaude" et "épaisse" par rapport à la seule moralité "froide" et "mince" des libéraux.
Pour autant, la critique d'un libéralisme politique jugé universel et abstrait ne se fait pas ici au nom de communautés closes, mais bien au nom des idéaux démocratiques eux-mêmes.
Pour les communautariens, la crise de légitimité des démocraties libérales vient du fait que les citoyens ne s'identifient plus à leur Etat et qu'ils ont perdu tout sens d'un bien commun primant leurs intérêts individuels.
D'où précisément leur crainte que la déliaison des sociétés libérales ne conduise à une survalorisation d'ensembles fermés, telles des communautés ethniques ou religieuses exclusives.
C'est donc si elle veut être à la hauteur des impératifs républicains que toute communauté politique a, selon eux, besoin d'une identité, au sens d'une forme dans laquelle les citoyens se reconnaissent comme appartenant à un même groupe.
Où l'on voit que le communautarisme conduit davantage à une exigence d'intégration nationale qu'à une défense du droit des minorités culturelles.
Ainsi défini, ce communautarisme "haut" n'est pas sans présenter quelques troublantes ressemblances avec certaines franges du républicanisme français contemporain. Une parenté qui serait sans aucun doute rejetée à cor et à cri par les principaux intéressés. Pourtant, le rejet du communautarisme par ceux qui en appellent à un "patriotisme républicain" semble moins traduire une réelle divergence entre leurs écrits et ceux de Charles Taylor, Michael Walzer ou Michael Sandel qu'une simple ignorance des thèses réellement assumées par le communautarisme "philosophique".
Comme les communautariens, ces nouveaux républicains estiment qu'une communauté politique ne saurait se stabiliser en l'absence de desseins collectifs, voire d'une nouvelle forme de "religion civile". Non qu'ils dénient la possibilité de principes universels. Mais, pour eux, nul universel ne peut se concrétiser s'il ne s'ancre d'abord dans une histoire et une culture singulières. Tel fut d'ailleurs le sens de la critique qu'ils ont adressée aux tenants d'un "patriotisme constitutionnel" à l'échelle européenne.
C'est pourquoi, et toujours à l'instar des communautariens, leur réflexion privilégie clairement le cas des Etats ayant façonné leur vie politique interne au moyen d'une conscience commune. Autrement dit, s'il existe aujourd'hui, en France, une forme sophistiquée de communautarisme, on en trouvera plus facilement des traces du côté d'un certain nationalisme républicain (entendu au sens noble du terme) que du côté d'associations immigrées peu organisées et finalement peu orientées vers la revendication d'une identité collective.
Philosophe, Justine Lacroix est professeur de sciences politiques à l'Université libre de Bruxelles. Elle a récemment publié Quel patriotisme au-delà des nationalismes ? (Editions du Cerf, 2004.)
JUSTINE LACROIX
"La difficulté tient, ici, au décalage entre l'usage courant du terme et son acceptation philosophique."
Où comment le terme "acception" est augmenté d'une syllabe... J'aime les "philosophes" qui veulent utiliser de jolis mots mais se plantent totalement :)